J’ai
une toute petite mémoire et il m’arrive souvent d’oublier où j’ai mis mon
cartable. Toutefois, il y a des souvenirs d’enfance qui sont tatoués dans cette
mémoire.
Je
me rappelle encore – j’avais à peine trois ou quatre ans-, j’accompagnai ma grand-mère
chez un voyant. Lalla, c’est ainsi que j’aimais appeler ma grand-mère, me prit
dans ses bras, un jour où mes parents étaient absents, et sortit. Elle me dit
qu’on allait voir un homme de très grande valeur. Elle l’appelait Ch’rif. Je
vois encore devant moi Lalla frapper à la porte d’une maison, et un garçon de
mon âge venir ouvrir. Sans dire un mot, il nous montra le chemin. Par des
escaliers étroits, nous arrivâmes à une petite pièce mal éclairée. Un monsieur,
à la barbe blanche et au turban vert, était assis sur une vieille natte. Il
nous demanda de nous installer. Lalla lui demanda de voir mon avenir. Je ne
comprenais rien à tout ce rituel, mais je suivais avec attention ce que faisait
le vieil homme. Il me paraissait si mystérieux. Ses paroles étaient presque
incompréhensibles. Je croyais qu’il parlait quelque langue secrète mais Lalla
semblait suivre avec attention. Elle hochait sa tête en signe d’accord. De
temps en temps, elle lui posait quelques petites questions à mon sujet. Il
répondait brièvement en ajoutant de l’encens dans le brasero qui était devant
lui. Puis, sans que j’arrive à comprendre ni pourquoi ni comment, ma grand-mère
lui glissa nerveusement quelque chose dans la main, me porta dans ses bras et
sortit vite les yeux en larmes. Ce que le Ch’rif lui dit, je ne l’ai point
compris. Mais quelques années plus tard, elle me rappelait tout le temps que ce
bon vieux monsieur lui avait dit qu’il ne me restait pas plus de deux ans à
vivre. Elle a dû , semble-t-il- attendre ma mort longtemps.

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